Sénégal: Recrutement dans les universites
publiques - Beaucoup de docteurs, peu de postes
Depuis quelques
semaines, des vacataires de l'université Cheikh
Anta Diop de Dakar (Ucad) réclament le paiement
de la totalité de leurs arriérées
de salaire. Mais, les soucis salariaux ne sont pas les
seuls griefs de cette catégorie du personnel enseignant
de la première et plus grande institution d'enseignement
supérieur public du Sénégal. Au-delà,
se pose avec acuité un certain malaise lié
notamment aux recrutements, en général,
le leur en particulier, à l'UCAD, voire dans l'ensemble
de nos universités. L'offre de postes d'enseignement
est très faible par rapport à une demande
croissante en l'espèce.
Ils
sont des professeurs d'enseignement secondaire (PES) titulaires
d'un doctorat de 3e Cycle ou doctorat unique. Ils sont de
jeunes docteurs ayant soutenu, avec brio, à Dakar
(Ucad), à Saint-Louis (Université Gaston Berger
- Ugb) ou même à l'extérieur, dans les
universités et établissement d'enseignement
supérieurs d'Afrique du Nord, d'Europe, d'Amérique,
d'Asie. Ils exercent dans les entreprises, les centres et
instituts de recherche, de formation professionnelle, ou
dans les Organisations non gouvernementale (Ong). Beaucoup
sont également chargés de cours dans les universités.
Chaque
année, ils sont des centaines à frapper aux
portes de nos universités pour se faire recruter.
Mais nombre d'entre eux attendent toujours un « hypothétique
recrutement », pour reprendre les termes des jeunes
doctorants de l'Ucad. Beaucoup d'entre ceux-ci, singulièrement
les vacataires, confient que l'université ne «
recrute presque pas ». Gardant l'anonymat, ce vacataire
du département de Lettres modernes de la Faculté
des Lettres et Sciences Humaines enseignant dans un lycée
de Dakar, estime que l'Etat doit prendre à bras le
corps la question des recrutements. Au département
des Lettres modernes, « en 6 ans, on a recruté
qu'un seul enseignant », fait-il remarquer. Or, poursuit-il,
« plus de 40 titulaires de Thèse y sont employés
comme vacataires ». Dans toute la Faculté des
Lettres et Sciences Humaines (FLSH) qui compte environ 30.
000 étudiants pour 150 enseignants titulaires, «
130 vacataires y exercent » au moment où la
Faculté de Médecine, de Pharmacie et d'Odonto-Stomatologie
dénombre « 300 enseignants pour moins du tiers
de l'effectif de la Fac des Lettres », se plaint l'enseignant.
A la
recrute peu
Selon
Oumar Dia, titulaire d'une Thèse de Doctorat de 3e
Cycle en Philosophie, l'Ucad se caractérise par «
l'absence d'une bonne planification des ressources humaines,
car le recrutement ne se fait qu'en cas d'urgence ».
Il indexe « le corps enseignant vieillit » de
son département d'appartenance, soutenant que si
l'on y prend garde, « dans 6 à 7 ans, la relève
ne sera pas assurée ». M. Dia, note que l'université
en général, la Faculté des Lettres
en particulier, « recrute peu ». « Il
faut anticiper sur la question », estime le jeune
philosophe, soulignant qu'avec près de 60. 000 étudiants
pour seulement environ 1200 enseignants, l'université
se trouve dans « l'impossibilité d'assurer
un encadrement de qualité ». Or, poursuit-il,
un encadrement rapproché est un « impératif
» dans le système LMD (Licence-Master-Doctorat)
dans lequel bascule progressivement l'Ucad. Le déficit
d'enseignants titulaires est en fait énorme. A en
croire le Recteur Abdou Salam Sall, son institution utilise
« 1000 vacataires ». Quant à l'Université
Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis, « elle compte
130 enseignants et près d'une centaine de vacataires
», révèle le recteur Mary Teuw Niane.
C'est fort de cela que l'Ugb a demandé, pour la rentrée
prochaine, 30 nouveaux postes d'enseignants ainsi répartis
: 10 pour les Ufr existantes, 10 pour démarrer l'Ufr
de la Santé et 10 autres pour le démarrage
également de l'Ufr d'agriculture, d'agronomie, d'aquaculture
et de technologie alimentaire.
Dans
tous les cas, la demande reste forte dans nos universités
alors que l'offre n'évolue point. Des Sénégalais
tiennent à revenir au bercail. Pour preuve, à
la suite de l'appel à candidatures pour le recrutement
dans les nouvelles universités de Bambey, Thiès
et Ziguinchor, « 500 à 600 demandes ont été
déposées pour une offre de 60 places. Les
400 sont des filières scientifiques. La diaspora
compte une part négligeable parmi ces demandeurs
», avait indiqué Moustapha Sourang, ministre
de l'Education lors du vote du budget 2006-2007. Des enseignants
estiment que des voies de sortie de crise existent bel et
bien. « Avec l'argent servant à payer les heures
supplémentaires et les vacataires, on peut recruter
plusieurs assistants », soulignent-ils.
Ostracisme
Certains
docteurs qui frappent aux portes de l'Ucad estiment qu'ils
sont victimes d' « ostracisme », de «
copinage », de « népotisme ». Parmi
eux, les titulaires de doctorat nouveau régime (un
seul doctorat alors qu'au Sénégal, il en faut
2 : du 3e Cycle et d'Etat). Cette catégorie de «
matière grise » estime être la plus malheureuse
des pratiques dénoncées. Pour ce vacataire
de la FLSH qui attend depuis fort longtemps d'être
recruté, le népotisme existe bel et bien en
matière de recrutement dans l'institution. «
J'ai été témoin de ce fait. Un recteur
a recruté son neveu au moment où nombreux
étaient ceux qui avaient postulé.
J'ai
aussi été témoin de la réservation
d'un poste pour le fils d'une autorité de l'Ucad.
On a gardé le poste parce que le fils devait soutenir
l'année suivante. Après avoir soutenu, le
jeune a été effectivement recruté comme
prévu. Pire, certains titulaires osent dire à
des vacataires qu'ils ne seront jamais recrutés et
les choses se passent ainsi », regrette le vacataire.
Il estime que le corps de vacataires est « plumé
». « Nous faisons fonctionner l'université
alors que nous restons en moyenne 6 à 7 mois avant
d'entrer dans nos fonds », se plaint-il. Mais, cet
autre vacataire de la Faculté des Lettres doute de
l'existence de cet ostracisme. « Lorsque le besoin
est exprimé par le département, un profil
est dégagé. Celui qui répond au profil
défini est automatiquement admis », dit-il.
Comme
lui, le philosophe Oumar Dia ne croit pas trop à
ce phénomène d'ostracisme, même s'il
aurait entendu dire « qu'à dossier égal,
on privilégie le produit de l'institution ».
En tous les cas, estime-t-il, « le premier critère
devrait porter sur la qualité scientifique ».
Poste
africain
Le Recteur
Abdou Salam Sall nie en bloc ces accusations. « Depuis
que je suis là, j'ai recruté pour tous les
postes ouverts et ceux des retraités », indique
le recteur. Il martèle qu' « il n'existe pas
de poste d'enseignant sénégalais à
l'Ucad, mais bien un poste africain ».
Cependant,
des responsables universitaires reconnaissent la «
part de subjectivité dans le recrutement même
si on refuse de l'admettre ».
Procédures
et profils
Malgré
les appréhensions de certains postulants, à
l'université les autorités décanales
et rectorales restent sereines. Pour eux, le recrutement
se fait selon les des pratiques institutionnelles et les
profils.
De l'avis
de certains enseignants, recteurs et doyens, le recrutement
obéit à des pratiques institutionnelles et
de plusieurs aspects et au profil. Notamment « l'amélioration
du ratio, de la surcharge de travail, du besoin de spécialisation
», explique Ousseynou Faye, Maître de Conférence
au département d'Histoire de la Faculté des
Lettres et Sciences Humaines. Il souligne que l'élément
le plus « déterminant » dans le recrutement
reste « le profil ».
Car,
soutient-il, « le département peut bénéficier
d'un poste budgétaire et ne pas trouver le profil
qui sied ». Des propos confirmés par le Pr.
Abdou Sow, doyen de la Faculté des sciences et technologies
de l'éducation et de la formation (Fastef : ex-Ecole
normale supérieure). Il indique que le recrutement
obéit à des pratiques institutionnelles. Il
s'agit d'un appel à candidature par voie de presse,
la définition du profil, le dépôt des
dossiers (thèse, CV, articles publiés, diplômes).
« Après tout cela, un premier tri est fait
», explique le doyen qui signale que sa structure
qui recrutait d'anciens enseignants des lycées (PES),
met désormais l'accent sur doctorat.
A la
suite de ce premier tri, les dossiers sont envoyés
dans les départements respectifs qui procèdent
à une sélection, à partir d'une grille
de sélection allant de 1 à 5. « Celui
qui aura le plus de points est sélectionné
», poursuit Abdou Sow, précisant qu'une «
enquête de moralité » est aussi menée.
En somme, « c'est la transparence à la Fastef
», aux dires du doyen qui annonce des recrutements
imminents dans sa structure. La même transparence
règne dans toutes les structures si l'on en croit
le recteur Abdou Salam Sall. Il lève d'emblée
toute équivoque en précisant que les postes
budgétaires sont ouverts par l'Etat.
Mais,
c'est le Conseil restreint, composé du recteur et
des chefs d'établissement, qui se réunit pour
de procéder à la répartition des postes
entre les différents départements, qui auparavant,
ont exprimé leurs besoins. « Ce sont les départements
qui proposent au recrutement après appel à
candidatures. En tenant compte des besoins et des profils,
ils font un classement. Ces propositions validées
au niveau départemental, sont envoyés au recteur
qui, s'il n'y a pas de contestation, les entérine
», explique M. Sall.
Il précise
que toute personne qui se sent flouée dans le classement
peut l'attaquer auprès du rectorat. « Et si
cela est avéré, le recteur casse le classement,
comme prévu par la loi ». M. Sall se veut catégorique
: « les règles académiques sont toujours
respectées. Il y va de la crédibilité
de nos universités ». C'est au regard de son
crédit que l'Ucad a reçu, selon lui, un fort
taux de demandes après appel à candidatures
pour les nouvelles universités. « Le simple
fait d'avoir reçu entre 500 et 600 demandes pour
60 postes lors du recrutement dans les nouvelles universités
de Bambey, Thiès et Ziguinchor est un signe de l'attractivité
de l'enseignement supérieur au Sénégal,
mais également, témoigne de l'existence d'un
potentiel scientifique », fait-il remarquer. Manifestement,
l'Etat n'agrée pas tous les postes requis ou les
départements qui n'en expriment assez le besoin.
Source:
Le Soleil (Dakar) du 21 Septembre 2007
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